Lettre pastorale

« Faites cela en mémoire de moi »

Jeudi saint, 24 mars 2016

La Dernière Cène, de Leonardo da Vinci (1494-1498)

Monseigneur Serge Poitras

Évêque de Timmins

D’octobre 2014 à novembre 2015, j’ai effectué la visite pastorale du diocèse. Ce fut une occasion extraordinaire pour rencontrer les prêtres et les fidèles de chaque paroisse; je profite de la présente lettre pour remercier les gens de leur accueil chaleureux et pour les féliciter de leur profond intérêt pour la vie chrétienne dans notre coin de pays.


Toutes les paroisses ont exprimé leurs grandes préoccupations sur la place de l’Eucharistie dominicale dans la vie des fidèles.


1- Depuis plusieurs années en effet, le nombre de personnes pratiquantes a diminué de façon notable; la fréquentation massive de l’église paroissiale est chose du passé; pour plusieurs, la messe dominicale est devenue secondaire, sinon marginale. On note aussi le vieillissement de la population pratiquante : nos assemblées liturgiques sont composées majoritairement de personnes plus âgées; les jeunes (enfants, adolescents, jeunes adultes, jeunes familles) viennent de façon occasionnelle, lors d’évènements spécifiques ou de fêtes importantes comme Noël ou Pâques.

2- Quels sont les effets de cette situation? La diminution de fidèles pratiquants a amené la fermeture d’églises : pourquoi et à quel prix maintenir
ouvertes certaines églises moins fréquentées? Un nombre restreint de paroissiens assument généreusement des dépenses de plus en
plus lourdes, liées à notre climat rigoureux. Il n’est alors pas étonnant qu’on s’interroge sur l’avenir de nos paroisses et même sur l’avenir de
la foi : les générations qui suivent vont-elles prendre la relève ? En cette année où nous célébrons le centième anniversaire de notre
diocèse, nous regardons évidemment le passé dont nous sommes issus, mais nous nous interrogeons aussi face à l’avenir qui se dessine.

3- La diminution de la pratique dominicale affecte les pasteurs comme les fidèles convaincus. Ils éprouvent une souffrance comparable à celle des parents dont les enfants, pour différentes raisons, ne viennent pas aux rencontres familiales; quelque chose manque à la fête, la joie des parents ne peut être complète. Les pasteurs sont peinés de voir leurs frères et soeurs se priver de quelque chose de fondamental : le contact personnel avec le Seigneur, avec la communauté chrétienne. Nous aimerions tous qu’ils redécouvrent le sens de cette rencontre et lui accordent l’importance qu’elle mérite.

4- Jésus lui-même a expérimenté cette peine. « Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu !» (Mt 23, 37; Lc 13, 34). « Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie » (Jn 5, 40). Dans une parabole, il évoque un Roi qui organise les noces de son Fils : les invités se dérobent avec des excuses (Mt 22, 2-4).

5- Plusieurs facteurs peuvent expliquer la diminution du nombre de personnes pratiquantes. La société contemporaine semble se construire sans référence à Dieu. La vie moderne nous soumet à un rythme effréné, aux exigences multiples qu’il n’est pas toujours facile de concilier: travail, vie de famille, loisirs… La liturgie apparaît incompréhensible, monotone, sans comparaison aucune avec les spectacles et les divertissements courants. Bien que justes, certains éléments catéchétiques peuvent avoir ‘conditionné’ les perceptions des jeunes : je pense ici à la présentation de la messe comme une ‘fête’ : ce mot évoque une excitation qu’on ne retrouve certes pas à la messe.

6- Devant tout cela, nous sommes invités à approfondir notre compréhension de la messe et à découvrir sa place dans la vie chrétienne.
Dans ma lettre pastorale ‘Ceci est mon corps livré pour vous’, en juin 2014, j’ai réfléchi sur la présence de Jésus dans l’Eucharistie pour inciter à l’adorer de façon plus intense; je désire aujourd’hui soumettre quelques éléments de réflexion pour redécouvrir la nature
profonde de la messe, en saisir l’importance, la nécessité vitale dans la vie chrétienne.

7- Applications spirituelles :

a. Regarder la place qu’occupe réellement l’Eucharistie dans nos vies personnelles : l’importance que nous lui donnons concrètement.

b. Regarder la composition de l’assemblée dominicale dans nos paroisses :

  •  Remercier Dieu pour les personnes présentes;
  •  Remercier Dieu pour les personnes qui aménagent la liturgie avec un grand dévouement: équipes de préparation des célébrations personnes responsables de la propreté des lieux, prêtres, diacres, animateurs et animatrices, personnes préposées à l’accueil, aux chants, à la musique, au service de l’autel, à la proclamation de la parole, à la distribution de la communion.…
  • Exprimer à ces personnes notre appréciation et notre reconnaissance pour leur précieux service.

c. Prier pour nos frères et soeurs éloignés de la pratique dominicale.

d. Manifester au Seigneur notre souffrance de ce que tous ne perçoivent plus l’importance de l’Eucharistie dans leurs vies, courant ainsi le risque de perdre l’esprit chrétien, comme ces enfants absents des événements familiaux qui finissent par se sentir étrangers. Quel Évêque, quel prêtre ou quel parent chrétien ne désire pas que chacun de ses frères et soeurs, de ses enfants, se rapproche de Dieu qui vient à notre rencontre, de manière spéciale dans les sacrements?

I. Enseignement de la foi catholique sur l’importance de l’Eucharistie

Les textes de l’Église, au Concile Vatican II et dans le Catéchisme de l’Église catholique, mettent en évidence la place unique et centrale de l’Eucharistie dans la vie chrétienne. En voici quelques exemples.

8- L’Eucharistie contient le trésor spirituel de l’Église : « Les autres sacrements ainsi que tous les ministères ecclésiaux et les tâches apostoliques sont tous liés à l’Eucharistie et ordonnés à elle. Car la sainte Eucharistie contient tout le trésor spirituel de l’Église, c’est-à-dire le Christ lui-même, notre Pâque » (PO 5; Catéchisme 1324).

9- L’Eucharistie est au centre de la vie chrétienne. L’Eucharistie est « le sommet et la source de toute la vie chrétienne » (LG 11; Catéchisme 1324); elle l’est de la communauté chrétienne : « Les curés veilleront à ce que la célébration du sacrifice eucharistique soit le centre et le sommet de toute la vie de la communauté chrétienne » (CD 30; canon 528 § 2); de l’évangélisation elle-même: « L’Eucharistie est le sommet et la source de l’Évangélisation » (PO 5).

10- L’Eucharistie est aussi la source de notre sanctification : « C’est de la liturgie, et principalement de l’Eucharistie, comme d’une source, que la grâce découle en nous et qu’on obtient avec le maximum d’efficacité cette sanctification des hommes dans le Christ et cette glorification de Dieu » (SC 10).

11- En lien avec cette doctrine, l’Église enseigne que les fidèles doivent participer à la Messe dominicale : «L’Église fait obligation aux fidèles de participer les dimanches et les jours de fête à la divine liturgie et de recevoir au moins une fois par an l’Eucharistie, si possible au temps pascal, préparés par le sacrement de la Réconciliation » (Catéchisme 1389). Le Catéchisme approfondit ce précepte :

2180 Le commandement de l’Église détermine et précise la loi du Seigneur : "Le dimanche et les autres jours de fête de précepte, les fidèles sont tenus par l’obligation de participer à la Messe" (can. 1247). "Satisfait au précepte de participation à la Messe, (la personne) qui assiste à la Messe célébrée selon le rite catholique le jour de fête lui-même ou le soir du jour précédent" (can. 1248, § 1).

2181 L’Eucharistie du dimanche fonde et sanctionne toute la pratique chrétienne. C’est pourquoi les fidèles sont obligés de participer à l’Eucharistie les jours de précepte, à moins d’en être excusés pour une raison sérieuse (par exemple la maladie, le soin des nourrissons) ou dispensés par leur pasteur propre (cf. can. 1245). Ceux qui délibérément manquent à cette obligation commettent un péché grave.

2182 La participation à la célébration commune de l’Eucharistie dominicale est un témoignage d’appartenance et de fidélité au Christ et à son Église. Les fidèles attestent par là leur communion dans la foi et la charité. Ils témoignent ensemble de la sainteté de Dieu et de leur espérance du Salut. Ils se réconfortent mutuellement sous la guidance de l’Esprit Saint.

2183 " Si, faute de ministres sacrés, ou pour toute autre cause grave, la participation à la célébration eucharistique est impossible, il est vivement recommandé que les fidèles participent à la liturgie de la Parole s’il y en a une, dans l’église paroissiale ou dans un autre lieu sacré, célébrée selon les dispositions prises par l’évêque diocésain, ou bien s’adonnent à la prière durant un temps convenable, seuls ou en famille, ou, selon l’occasion, en groupe de familles " (can. 1248, § 2).

12- Comment comprendre l’importance de la messe dominicale ? Notre expérience quotidienne révèle la nécessité d’exercices réguliers pour acquérir et maintenir une habileté quelconque. Ainsi, quand on parle rarement une langue qu’on a étudiée, on l’oublie, les mots manquent lorsqu’on doit s’exprimer; le pianiste qui ne fait pas ses gammes chaque jour perd en dextérité; la gymnaste qui ne s’entraîne pas régulièrement perd sa souplesse; le joueur de hockey ne peut pas aller seulement aux parties disputées à l’aréna, devant les foules qui l’acclament; il se rend aussi aux pratiques, même si cela ne le tente pas : autrement il perd sa forme et l’esprit d’équipe; en participant aux pratiques, il améliore ses habiletés personnelles, il développe son esprit d’équipe, il apprend à gérer les conflits, à surmonter la défaite.

Il en va ainsi pour la messe dominicale : elle exprime et entretient la foi; elle met en contact avec la Parole de Dieu; elle cultive le sentiment d’appartenance à la communauté chrétienne; elle fait rencontrer le Seigneur dans la sainte communion.


13- Applications spirituelles :

a. Identifier les éléments de l’enseignement de l’Église sur la place de l’Eucharistie dans la vie chrétienne qui me touchent ou m’interpellent de façon particulière.
b. Reconnaître l’Eucharistie comme ‘source et sommet’ de la vie chrétienne personnelle et communautaire.
c. Préciser ma perception du précepte dominical : obligation extérieure ou nécessité intérieure ?

II. L’Eucharistie, mystère de foi

La doctrine de l’Église sur la place centrale de l’Eucharistie dans la vie chrétienne repose sur l’enseignement même du Christ. C’est ce que nous allons maintenant regarder.

Je rappelle tout d’abord que la compréhension de la nature de la messe demande de notre part un effort particulier, semblable à celui que l’on fait en d’autres aspects de notre vie quotidienne. Ainsi, par exemple, la personne qui assiste à un concert de Mozart ne pourra apprécier cette musique qu’après une certaine initiation; une autre ne pourra goûter une conférence dans une langue qu’elle ne comprend pas: si brillant que soit le conférencier, quand on ne connaît pas sa langue, on ne pourra pas saisir la beauté et la profondeur de sa pensée; de même, si on ne connaît pas les règles du hockey, on ne pourra pas suivre la partie de manière adéquate et apprécier l’habileté des joueurs, leur stratégie, leur esprit d’équipe…

Nous sommes invités à dépasser une perception superficielle de la messe. Je donne une comparaison : quelqu’un est invité dans une famille et voit un vase de fleurs sur la table; il en évalue le dessin, les couleurs, le matériau; un membre de la famille lui en explique l’histoire : c’est le grand-père qui l’a fabriqué pour sa fiancée, à l’époque de leurs fréquentations; par la suite, ce vase s’est retrouvé sur la table de leurs noces et lors des fêtes familiales; il n’est pas donc pas simplement un objet pratique pour mettre des fleurs : il porte toute une histoire qui est présente à chaque utilisation. La personne étrangère à la famille ne voit que le vase lui-même; la personne de la famille y lit une histoire riche de sentiments et d’événements.

14- Il en va de même pour la messe; on peut la voir de manière superficielle : le lieu, les personnes présentes, le déroulement (debout, assis, à genoux; on se déplace, on écoute, on chante..); le rituel (autel, cierges, servants, prêtres...). Il faut la voir plus profondément, remonter jusqu’à l’intention du Christ, se situer dans l’expérience bi-millénaire de l’Église. Déjà, dans le Nouveau Testament, saint Paul demandait aux premiers chrétiens de reconnaître dans le rassemblement eucharistique quelque chose de différent de leur vie quotidienne; il dit en effet aux Corinthiens : «N’avez-vous pas des maisons pour manger et pour boire ? » (I Co 11, 22); lorsqu’ils se réunissent pour l’Eucharistie, les fidèles ne prennent pas un repas ordinaire, mais le ‘repas du Seigneur’, une réalité « qui vient du Seigneur et que je vous ai transmis » (I Co 11, 23). Voilà ce que nous sommes appelés à saisir: ce repas vient du Seigneur, qui a lui-même demandé de le célébrer : « Faites cela en mémoire de moi » (Lc 22, 19); fidèle à l’invitation de Jésus, l’Église reprend ces paroles au coeur de chaque célébration eucharistique.

15- En réalité, on ne peut pas comprendre et aimer l’Eucharistie si on n’a pas de lien avec le Seigneur; c’est seulement parce qu’on croit en lui et qu’on l’aime qu’on peut apprécier le repas qu’il a lui-même institué. De même qu’un grand-père va découvrir et aimer Mozart parce que sa petite-fille qu’il aime joue un concerto de ce compositeur; de même qu’une grand-mère va devenir une adepte du hockey parce que son petit-fils qu’elle aime joue ce sport; ainsi la personne qui aime Jésus va découvrir et aimer l’Eucharistie qu’il a instituée. En fait, c’est l’amour qui ouvre la porte de la connaissance.

16- Dans le dialogue du début de la prière eucharistique, le prêtre dit: « Élevons notre coeur »; l’assemblée répond : « Nous le tournons vers le Seigneur ». L’Église nous invite à nous tourner vers le Christ, à centrer sur lui notre attention, notre amour. Elle veut nous faire revivre, d’une certaine manière, l’expérience des apôtres Pierre, Jean et Jacques qui montent avec Jésus sur le mont Thabor (Lc 9, 28-37) : c’est au moment où il prie qu’ils le voient transfiguré devant eux; c’est pendant que nous prions à la messe que le pain et le vin sont transformés (transsubtantiés) pour devenir son Corps et son Sang. « Élever nos coeurs » vers Dieu, c’est d’une certaine manière prendre en lui un oxygène spirituel, comme le nageur qui sort la tête de l’eau pour reprendre son souffle et continuer sa plongée.

17- Jésus a donné sur l’Eucharistie un enseignement que saint Jean nous a transmis dans le Discours sur le pain de vie, dont voici quelques versets (Jn 6, 51-58).

Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. » Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »

18- En somme, l’Eucharistie, c’est le Christ qui se donne en nourriture. De même qu’on doit manger pour vivre, de même faut-il recevoir l’Eucharistie pour que la vie de Jésus grandisse en nous; sans l’Eucharistie, la vie donnée au baptême dépérit. Par l’Eucharistie, le Christ demeure en nous et nous demeurons en lui; par elle, la vie dont nous vivrons éternellement se développe en nous.

19- Cet enseignement n’est pas facile à ‘digérer’. Saint Jean rapporte d’ailleurs la réaction des auditeurs de Jésus (Jn 6, 66-69) : « À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner. Alors Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu. » Jésus n’accommode pas son enseignement pour le rendre acceptable ; au contraire, il le maintient intégralement. Puisque nous croyons en lui qui est le ‘Saint de Dieu’, nous croyons sa parole et par conséquent son message sur l’Eucharistie.

20- Applications spirituelles :

a. Relire lentement le passage de l’Évangile de saint Jean ci-dessus : adhérer profondément à ce que Jésus y dit, exprimer nos convictions sur l’Eucharistie.

b. Regarder notre relation personnelle au Christ :

i. Le remercier pour le baptême qui nous a unis à lui;
ii. Lui exprimer notre amitié par une vie de prière personnelle;
iii. Alimenter notre désir d’évangélisation : que Jésus soit connu et aimé.

c. Exprimer au Seigneur notre désir de nous ‘élever’ avec lui, de puiser en lui un ‘oxygène’ spirituel qui nous fait vivre.

III. L’Eucharistie, don du Christ

« Vous ferez cela en mémoire de moi » (Lc 22, 19; I Co 11, 24). Au coeur de chaque messe, le prêtre proclame le récit de l’Institution. En voici le texte :

21- « Au moment d’être livré et d’entrer librement dans sa Passion, Jésus prit le pain, il rendit grâce, il le rompit et le donna à ses disciples en disant : ‘Prenez et mangez-en tous : ceci est mon corps livré pour vous’. De même, à la fin du repas, il prit la coupe; de nouveau, il rendit grâce, et la donna à ses disciples, en disant : ‘Prenez et buvez-en tous, car ceci est le coupe de mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. Vous ferez cela en mémoire de moi ». (Prière eucharistique II : basée sur Mt 26, 26-28; Mc 14, 22-25; Lc 22, 19-20; I Co 11, 23-25).

Le Catéchisme le résume ainsi: « Notre Sauveur, à la dernière Cène, la nuit où il était livré, institua le sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang pour perpétuer le sacrifice de la Croix au long des siècles » (n. 1323; cf SC 47).

22- Le repas institué par Jésus n’est pas un repas ordinaire que des copains auraient organisé pour se divertir. Jésus institue l’Eucharistie pendant le repas pascal, le repas sacré par excellence pour les Hébreux; il le fait la nuit où il fut lui-même livré à mort. Connaître ce double contexte est fondamental.

23- Le repas pascal est décrit dans l’Ancien Testament (chapitre 12 du livre de l’Exode). Il est réservé aux membres du peuple hébreu; les participants y portent une tenue spéciale (vêtements de voyage, bâton : v. 11); on y prend une nourriture particulière : herbes amères, pain azyme (v. 8); on y consomme l’agneau pascal (v. 6), dont les membres ne sont pas brisés et dont le sang est mis sur le linteau des portes
(v. 7). Le contexte de ce repas est déterminant : c’est la nuit où Dieu libère son peuple de l’esclavage en Égypte, en fait son peuple particulier avec lequel il établit une alliance, pour le faire entrer dans la Terre promise.

24- Jésus situe son propre repas dans la ligne du repas pascal de son peuple. Conscient de ce moment sacré, il envoie ses disciples faire les préparatifs habituels (Lc 22, 7-13); il respecte le rituel dans son ensemble. Cependant l’agneau pascal n’est pas mangé : en effet, c’est lui-même qui est l’Agneau véritable, consommé désormais sous les apparences du Pain et du Vin. « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang ». Ce repas a lieu le Jeudi saint, veille de sa mort ; le lendemain, sur la Croix du Vendredi saint, son Corps sera donné, son Sang sera versé pour faire vivre l’humanité.

25- Ces deux derniers termes (donné, versé) signifient que ce repas est un sacrifice, mot qui veut dire ‘don sacré, offrande sacrée’. Le Catéchisme précise cette doctrine :

1365 Parce qu’elle est mémorial de la Pâque du Christ, l’Eucharistie est aussi un sacrifice. Le caractère sacrificiel de l’Eucharistie est manifesté dans les paroles mêmes de l’institution : "Ceci est mon Corps qui va être donné pour vous" et "Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon Sang, qui va être versé pour vous" (Lc 22, 19-20). Dans l’Eucharistie le Christ donne ce corps même qu’il a livré pour nous sur la croix, le sang même qu’il a "répandu pour une multitude en rémission des péchés" (Mt 26, 28).

1366 L’Eucharistie est donc un sacrifice parce qu’elle représente (rend présent) le sacrifice de la croix, parce qu’elle en est le mémorial et parce qu’elle en applique le fruit :

[Le Christ] notre Dieu et Seigneur, s’offrit lui-même à Dieu le Père une fois pour toutes, mourant en intercesseur sur l’autel de la Croix, afin de réaliser pour eux (les hommes) une rédemption éternelle. Cependant, comme sa mort ne devait pas mettre fin à son sacerdoce (He 7, 24. 27), à la dernière Cène, " la nuit où il fut livré " (1 Co 11, 13), il voulait laisser à l’Église, son épouse bien-aimée, un sacrifice visible (comme le réclame la nature humaine), où serait représenté le sacrifice sanglant qui allait s’accomplir une unique fois sur la croix, dont la mémoire se perpétuerait jusqu’à la fin des siècles (1 Co 11, 23) et dont la vertu salutaire s’appliquerait à la rédemption des péchés que nous commettons chaque jour (Cc. Trente : DS 1740).

1367 Le sacrifice du Christ et le sacrifice de l’Eucharistie sont un unique sacrifice : " C’est une seule et même victime, c’est le même qui offre maintenant par le ministère des prêtres, qui s’est offert lui-même alors sur la Croix. Seule la manière d’offrir diffère " (Cc. Trente, sess. 22a, Doctrina de ss. Missae sacrificio, c. 2 : DS 1743). " Et puisque dans ce divin sacrifice qui s’accomplit à la messe, ce même Christ, qui s’est offert lui-même une fois de manière sanglante sur l’autel de la Croix, est contenu et immolé de manière non sanglante, ce sacrifice est vraiment propitiatoire " (ibid.).

1368 L’Eucharistie est également le sacrifice de l’Église. L’Église, qui est le Corps du Christ, participe à l’offrande de son Chef. Avec Lui, elle est offerte elle-même tout entière. Elle s’unit à son intercession auprès du Père pour tous les hommes. Dans l’Eucharistie, le sacrifice du Christ devient aussi le sacrifice des membres de son Corps. La vie des fidèles, leur louange, leur souffrance, leur prière, leur travail, sont unis à ceux du Christ et à sa totale offrande, et acquièrent ainsi une valeur nouvelle. Le sacrifice du Christ présent sur l’autel donne à toutes les générations de chrétiens la possibilité d’être unis à son offrande.

Ainsi, la messe nous met en présence du repas du Jeudi saint dans lequel Jésus a institué le «mémorial » de la Passion qu’il devait vivre le lendemain, Vendredi saint. A la messe, nous sommes au Cénacle autour de Jésus et des apôtres; nous sommes au Calvaire, avec la Sainte Vierge, saint Jean et sainte Marie Madeleine; nous sommes avec les disciples d’Emmaüs qui reconnaissent Jésus ‘quand il rompit le pain’.

Par la Résurrection, ce que le Christ fit à la Cène et sur la Croix montre sa vérité et devient accessible en tout temps et en tout lieu; de là la joie que nul ne peut nous ravir, de là la fête authentique.

26- Applications spirituelles :

a. Reconnaître en l’Eucharistie un don reçu du Christ en personne et non pas une invention de l’Église.

b. Reconnaître en l’Eucharistie une réalité sacrée, puisqu’elle vient du Christ et nous unit à lui, à la Cène, au Calvaire.

c. Reconnaître dans l’Eucharistie le sacrifice du Christ qui nous est rendu présent.

IV. L’Eucharistie, sacrement de l’alliance nouvelle et éternelle


Arrêtons-nous sur les paroles de Jésus : « le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle ».


27- Différentes formes d’alliance font partie de notre vie quotidienne. Il y a par exemple une alliance ‘matérielle’, lors de l’achat d’un produit ; c’est une entente entre le vendeur et le client : on paie tel prix et on acquiert telle marchandise. Il y a aussi l’alliance du contrat de travail : l’employeur précise les conditions, les heures, le salaire; l’employé s’engage à effectuer le travail pour lequel il est payé. Ces ‘alliances’ sont limitées à des activités précises.

28- Il y a des alliances plus fondamentales qui touchent les relations interpersonnelles. D’abord celles fondées sur le sang : parents, enfants, frères, soeurs, cousins, tout un réseau de personnes partagent un même bagage génétique et sont unies par un lien que rien ne peut supprimer. Existe aussi l’amitié qui suppose la bienveillance réciproque, le soutien mutuel, le partage gratuit. L’alliance du mariage demande le partage total de la vie, la mise en commun des ressources, l’exclusivité, la permanence, l’engagement public; en français, les anneaux de mariage s’appellent d’ailleurs ‘alliances’.

29- Une question se pose : est-il possible d’entrer en alliance avec Dieu ? C’est ce que cherchent toutes les religions. L’alliance avec Dieu n’est en réalité possible que si lui-même fait les premiers pas, prend l’initiative. Notre foi montre que Dieu entre en contact avec l’humanité, il fait alliance avec Abraham, puis avec le peuple hébreu. Dans le Christ est établie l’alliance nouvelle et définitive: il est le Fils qui prend notre condition humaine. Parce qu’il est Dieu fait homme, nous rencontrons réellement Dieu en lui.

30- Comment vivre l’alliance avec Dieu? Différents niveaux existent; certains vivent un lien qui ressemble plutôt à un ‘contrat matériel’: ils donnent à Dieu certaines choses (temps, argent) et attendent des grâces en retour, dans une sorte de ‘marchandage’ donnant-donnant; ils pensent ‘acheter’ la vie éternelle. D’autres établissent une alliance plus profonde, une relation d’amitié, un lien qui s’apparente au mariage; Dieu
fait réellement partie de leur vie, il est leur point de référence permanent; la relation avec lui est gratuite, sans calcul, à l’image de celle de Dieu lui-même qui se donne et donne sans compter. Une telle alliance est enracinée dans les coeurs par le baptême qui fait devenir enfants adoptifs de Dieu et, d’une certaine manière, « consanguins » de Jésus, Fils unique de Dieu.

31- Cette alliance toutefois n’enferme pas dans une ‘solitude à deux avec Dieu’. En fait, Jésus lui donne une ouverture universelle, lorsqu’il précise que son sang est versé « pour vous et pour la multitude ». L’alliance concerne évidemment les Apôtres qui sont réunis autour de lui; mais elle ne s’arrête pas à eux : elle vise la multitude des êtres humains, de tous les temps et de tous les lieux. L’alliance que Jésus offre s’étend constamment, comme la vague qui touche progressivement les rives les plus éloignées; la vague lancée par Jésus nous touche ici, aujourd’hui même.

32- En entrant en alliance avec Jésus, nous entrons en alliance aussi avec ceux qui sont alliés à Jésus. La personne qui se marie ne s’unit pas seulement à son époux ou à son épouse, mais aussi à ses parents, qui deviennent les ‘beaux-parents’, à ses frères et soeurs, qui deviennent les ‘beaux- frères et belles-soeurs’; quelque chose de semblable se vérifie aussi dans l’amitié : les amis de nos amis deviennent les nôtres. En
entrant en alliance avec Jésus, nous communions à son désir de rejoindre la multitude humaine; comme le sien, nos coeurs s’ouvrent sur un horizon universel; l’alliance dans le Christ a une dimension essentiellement missionnaire.

33- L’Eucharistie nous fait ainsi entrer dans une alliance nouvelle, éternelle, universelle, catholique. Depuis Jésus, elle s’est étendue de Jérusalem à Rome, puis chez nous; elle s’est étendue du temps des apôtres jusqu’au nôtre, au cours de toute l’histoire de l’Église. C’est cette alliance que nous exprimons et que nous fortifions en chaque Eucharistie.

34- Applications spirituelles :

a. Identifier les différentes alliances que nous vivons quotidiennement : celles partielles, liées à des biens (vendeur- client), au travail (patron-employé); celles plus globales où le coeur est davantage concerné : alliances des époux, de la famille, des amis. Regarder comment nous les vivons : honnêteté, fidélité, générosité…

b. Renouveler à chaque messe notre alliance personnelle avec le Christ.

c. Renouveler à chaque messe l’alliance conjugale : le Seigneur unit les coeurs des époux.

d. Participer à la messe en famille : source d’unité, d’amour, de pardon.

e. Prendre conscience que la messe implique une alliance en expansion continuelle, à différents niveaux :

i. La communauté paroissiale regroupe des personnes de tout âge, de tout niveau social. Même si elles ne sont pas physiquement présentes, les personnes malades s’y associent également.

ii. Le diocèse : la paroisse ne reste pas fermée sur elle-même; elle fait partie d’une famille plus vaste qu’on appelle le diocèse : en mentionnant l’Évêque à chaque messe, nous exprimons notre lien à sa personne ainsi qu’à tous ceux qui lui sont unis. Participer à des célébrations diocésaines permet d’expérimenter concrètement l’alliance avec les fidèles des différentes paroisses du diocèse.

iii. Nous nous ouvrons aussi à l’Église universelle : par la mention du Pape, nous exprimons notre conscience d’être unis à lui et aux gens de tous pays et de toutes langues qui partagent la même foi. C’est une expérience extraordinaire de participer à une messe avec le Pape, à Rome par exemple, ou comme l’an dernier à Philadelphie pour la rencontre des familles; nous y goûtons concrètement la ‘catholicité’.

iv. Nous sommes aussi en alliance avec ceux qui nous ont précédés. Nous sommes en communion avec tous les saints et les saintes qui sont définitivement en présence de Dieu : la Sainte Vierge, les Apôtres, les saints de tous les temps, nos ancêtres qui ont vécu saintement, qui intercèdent pour nous et nous attendent. Nous sommes unis aussi à chaque messe aux fidèles défunts qui se purifient au purgatoire.

v. Nous portons finalement dans la prière les personnes qui ne sont pas actuellement en alliance avec Dieu, afin qu’il touche leurs coeurs et les amène à lui.

f. Nous entrons ainsi dans l’esprit du Christ, qui se donne pour ‘nous’ (les personnes rassemblées) et pour la ‘multitude’ qui n’est pas encore complète.


V. Rémission des péchés

35- Le sang du Christ est versé pour la rémission des péchés. Nous n’aimons pas trop aujourd’hui regarder le péché, mais il existe quand même : en effet l’être humain accomplit volontairement le mal, dans des actions plus ou moins graves, qui affectent son existence. Sans le Christ, il ne peutpas échapper à sa fascination, à son emprise; le mal s’infiltre partout, contamine l’humanité, la détruit. Le fait que Jésus verse son sang pour
la rémission des péchés montre l’investissement total que Dieu fait pour nous arracher à cette emprise; le sang que Jésus verse sur la
Croix montre le sérieux du péché : par nos propres forces, nous sommes incapables de nous en libérer; nous avons besoin d’un Sauveur, Jésus dont le nom signifie en fait ‘Dieu sauve’.

36- L’Eucharistie constitue un excellent antidote pour réduire sinon anéantir la diffusion du mal en nous et dans le monde. En effet, en nous proposant la Parole de Dieu, elle nous montre le chemin à suivre; dans la communion, elle nous transmet la force du Christ qui infuse en nous son sang pur de tout mal; dans la communauté des fidèles, elle montre que la transformation des coeurs est possible. Le Catéchisme dit en ce sens :

1394 Comme la nourriture corporelle sert à restaurer la perte des forces, l’Eucharistie fortifie la charité qui, dans la vie quotidienne, tend à s’affaiblir ; et cette charité vivifiée efface les péchés véniels (cf. Cc. Trente : DS 1638). En se donnant à nous, le Christ ravive notre amour et nous rend capables de rompre les attachements désordonnés aux créatures et de nous enraciner en Lui.

1395 Par la même charité qu’elle allume en nous, l’Eucharistie nous préserve des péchés mortels futurs. Plus nous participons à la vie du Christ et plus nous progressons dans son amitié, plus il nous est difficile de rompre avec Lui par le péché mortel. L’Eucharistie n’est pas ordonnée au pardon des péchés mortels. Ceci est propre au sacrement de la Réconciliation. Le propre de l’Eucharistie est d’être le sacrement de ceux qui sont dans la pleine communion de l’Église.

De même qu’après l’épisode de la Transfiguration, les Apôtre sont descendus de la montagne et sont revenus dans la plaine pour y vivre à la manière de Jésus, de même les fidèles, après la rencontre avec le Christ dans l’Eucharistie, retournent à leur vie quotidienne. C’est là qu’ils vivent de l’amour qu’ils ont contemplé et reçu; c’est ainsi qu’ils deviennent ‘sel de la terre et lumière du monde’ (Mt 5, 13-14). L’Eucharistie constitue une véritable école d’amour : en voyant le Christ se donner, les fidèles apprennent jour après jour à devenir comme lui; il les accompagne dans cette mission.

VI. Dans l’Eucharistie, le Christ est présent de plusieurs manières

Avec les yeux de la foi, nous pouvons reconnaître que le Seigneur vient nous rencontrer de plusieurs manières dans l’Eucharistie.

37- Il est présent dans les personnes qui sont rassemblées, comme lui-même l’a dit : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20 (Catéchisme n. 1088). Il est présent dans la Parole qui est proclamée : « C’est Lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures » (Catéchisme n. 1088). Il est présent dans le prêtre : c’est lui-même qui s’offre maintenant par leur ministère (ibid).

38- Il est présent au plus haut degré « sous les espèces eucharistiques » (ibid) qui sont devenues son Corps et son Sang. Le Catéchisme précise (n. 1374) :

« Le mode de présence du Christ sous les espèces eucharistiques est unique. Il élève l’Eucharistie au-dessus de tous les sacrements et en fait " comme la perfection de la vie spirituelle et la fin à laquelle tendent tous les sacrements " (S. Thomas d’A., s. th. 3, 73, 3). Dans le très saint sacrement de l’Eucharistie sont " contenus vraiment, réellement et substantiellement le Corps et le Sang conjointement avec l’âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, et, par conséquent, le Christ tout entier " (Cc Trente : DS 1651). " Cette présence, on la nomme ‘réelle’, non à titre exclusif, comme si les autres présences n’étaient pas ‘réelles’, mais par excellence parce qu’elle est substantielle, et que par elle le Christ, Dieu et homme, se rend présent tout entier " (MF 39) »

39- Pour comprendre ces différentes formes de présence, je propose une comparaison. Une personne peut nous être présente à différents degrés : quand elle nous envoie une lettre ou un courriel, elle nous transmet une idée, un projet, un sentiment; si elle nous parle au téléphone, elle nous est plus présente : en effet, sa voix touche notre coeur; avec skype, nous avons non seulement son idée et sa voix, mais aussi son image; finalement, lorsqu’elle est physiquement présente, la communication est plus totale. Il en va de même pour le Seigneur : il est présent dans l’assemblée, dans sa parole, dans son ministre et au plus haut point sous les espèces eucharistiques.

VII. Eucharistie et sacerdoce

On ne peut parler de l’Eucharistie sans parler du sacerdoce; le prêtre est en effet celui qui a la responsabilité de rendre le Christ présent dans l’Eucharistie, d’y associer les fidèles qui lui unissent leur propre vie.

40- Dans la lettre qu’il adressait aux prêtres le Jeudi saint 2004, saint Jean-Paul II écrivait ceci :

«Il n'existe pas d'Eucharistie sans Sacerdoce, de même qu'il n'existe pas de Sacerdoce sans Eucharistie» (Jean-Paul II, Ma vocation, don et mystère, Paris 1996, p.91).

Le ministère ordonné ... confère au prêtre la possibilité d'agir in persona Christi et il culmine au moment où le prêtre consacre le pain et le vin, refaisant les gestes et redisant les paroles de Jésus lors de la dernière Cène.

Face à cette réalité extraordinaire, nous demeurons étonnés et éblouis: comme est grande l'humilité d'un Dieu qui se penche vers l'homme et qui a voulu ainsi se lier à lui! Si nous sommes saisis d'émotion devant la Crèche en contemplant l'incarnation du Verbe, que pouvons-nous éprouver devant l'autel où, par les pauvres mains du prêtre, le Christ rend présent dans le temps son Sacrifice ? Il ne nous reste qu'à nous agenouiller et à adorer en silence ce grand mystère de la foi.

«Mysterium fidei», proclame le prêtre après la consécration. Le Mystère de la foi est l'Eucharistie, mais, de la même manière, le mystère de la foi est aussi le Sacerdoce lui-même (cf. Ma vocation, don et mystère, p.92). Ce même mystère de sanctification et d'amour, oeuvre de l'Esprit Saint, par lequel le pain et le vin deviennent le Corps et le Sang du Christ, agit dans la personne du ministre au moment de l'Ordination sacerdotale. Il existe donc une réciprocité spécifique entre l'Eucharistie et le Sacerdoce, réciprocité qui remonte au Cénacle: il s'agit de deux sacrements nés ensemble, dont le sort est indissolublement lié jusqu'à la fin du monde.

41- Dans sa lettre Dominicae Cenae, le 24 février 1980, le même saint Jean-Paul II invite les prêtres à prendre conscience de leur haute mission et responsabilité : amener les fidèles à Dieu, les introduire dans son intimité.

« Le prêtre offre le Saint Sacrifice "in persona Christi", ce qui veut dire davantage que "au nom" ou "à la place" du Christ. "In persona" : c'est-à-dire dans l'identification spécifique, sacramentelle, au "grand prêtre de l'Alliance éternelle", qui est l'auteur et le sujet principal de son propre sacrifice, dans lequel il ne peut vraiment être remplacé par personne…La prise de conscience de cette réalité jette une certaine lumière sur le caractère et sur la signification du prêtre célébrant qui, en accomplissant le Saint Sacrifice et en agissant " in persona Christi ", est introduit et inséré, de manière sacramentelle (et en même temps ineffable), au coeur même de ce "Sacrum" dans lequel, à son tour, il associe spirituellement tous ceux qui participent à l'assemblée eucharistique ». (n. 8)

Ces paroles sont remarquables. En effet, le prêtre doit lui-même être inséré profondément dans le mystère de Dieu afin de pouvoir y associer ses frères et ses soeurs; par son ministère, en particulier par l’Eucharistie, il étend en quelque sorte cette vague dont je parlais plus haut, qui rejoint les personnes ici et maintenant et les fait rencontrer le Christ; rendant présent le Sacrifice du Christ, il introduit les fidèles dans ce qu’il y a de plus sacré, le don que le Christ fait de lui-même pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Il n’est pas là pour lui-même, mais pour eux, servant de pont en quelque sorte, facilitant le passage entre Dieu et l’humanité. Il imite l’apôtre saint André qui, après avoir rencontré le Christ, lui amène son frère Pierre (Jn 1, 40-42).

42- Consciente de la grandeur du mystère, l’Église invite les fidèles à participer activement à la célébration eucharistique (SC 48) : Aussi l’Église se soucie-t-elle d’obtenir que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le  comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent de façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée, soient formés par la Parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu ; qu’offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui, ils apprennent à s’offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés, par la médiation du Christ, dans l’unité avec Dieu et entre eux pour que, finalement, Dieu soit tout en tous.

Dans mon infofax n. 43, le 10 janvier 2016, j’ai offert quelques pistes de préparation spirituelle pour vivre la messe de façon plus consciente et plus fructueuse.

43- Applications spirituelles :

a. Reconnaître en l’Eucharistie cet antidote spirituel qui fait reculer le mal en nous et dans le monde.

b. Identifier et apprécier les différentes formes de présence du Christ dans l’Eucharistie.

c. Adorer la présence ‘réelle et substantielle’ sous les espèces eucharistiques.

d. Apprécier la mission unique, irremplaçable et indispensable du prêtre.

e. Prier pour que les prêtres soient fidèles à leur vocation et accomplissent leur ministère avec conviction et joie.

f. Prier pour les vocations au sacerdoce : afin que ceux qui sont appelés découvrent la grandeur du sacerdoce et répondent avec enthousiasme.

Laissons-nous toucher par un texte de saint Justin (mort martyr en 165) qui décrit la célébration eucharistique de son époque; nous y retrouvons la nôtre.

Le jour qu’on appelle jour du soleil, a lieu le rassemblement en un même endroit de tous ceux qui habitent la ville ou la campagne.

On lit les mémoires des Apôtres et les écrits des Prophètes, autant que le temps le permet.

Quand le lecteur a fini, celui qui préside prend la parole pour inciter et exhorter à l’imitation de ces belles choses.

Ensuite, nous nous levons tous ensemble et nous faisons des prières] pour nous-mêmes ... et pour tous les autres, où qu’ils soient, afin que nous soyons trouvés justes par notre vie et nos actions et fidèles aux commandements, pour obtenir ainsi le salut éternel.

Quand les prières sont terminées, nous nous donnons un baiser les uns aux autres.

Ensuite, on apporte à celui qui préside les frères du pain et une coupe d’eau et de vin mélangés.

Il les prend et fait monter louange et gloire vers le Père de l’univers, par le nom du Fils et du Saint-Esprit et il rend grâce (en grec : eucharistian) longuement de ce que nous avons été jugés dignes de ces dons.

Quand il a terminé les prières et les actions de grâce, tout le peuple présent pousse une acclamation en disant : Amen.

Lorsque celui qui préside a fait l’action de grâce et que le peuple a répondu, ceux que chez nous on appelle diacres distribuent à tous ceux qui sont présents du pain, du vin et de l’eau " eucharistiés " et ils en apportent aux absents
(S. Justin, apol. 1, 65 [Catéchisme n. 1345).

Au terme de cette lettre, je désire remercier toutes les personnes qui s’impliquent pour que nos liturgies eucharistiques soient célébrées dignement. En premier lieu, les prêtres qui président nos rassemblements au nom du Christ, Tête et Époux de son Église; puis les diacres, qui les accompagnent dans leur ministère. Je remercie également les équipes de liturgie, les lecteurs et lectrices de la Parole, les responsables de la musique (instruments, chants), les servants et servantes, les ministres de la communion, les préposés à l’accueil et à l’entretien et à la cueillette des offrandes, les membres de conseils paroissiaux de pastorale ainsi que des affaires économiques, les parents, les catéchètes scolaires et paroissiaux qui accompagnent les jeunes dans leur découverte et leur expérience de l’Eucharistie : chacun apporte une contribution unique et irremplaçable.

Puissent ces quelques réflexions sur l’Eucharistie aider les fidèles du diocèse de Timmins à prendre conscience ce grand trésor que le Seigneur nous a laissé en partage et à le placer avec conviction au centre de leur existence personnelle, familiale et communautaire.

De même que le pain et le vin sont transformés pour devenir le Corps et le Sang du Christ, puisse chaque fidèle se laisse transformer de jour en jour par le Seigneur pour devenir un membre plus vivant de son Corps, de sorte que notre Église diocésaine sera plus visible et dynamique, lieu de miséricorde, comblant la faim et la soif d’infini présents en tout être humain.

┼ Serge Poitras
Évêque de Timmins
Jeudi saint, 24 mars 2016